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jeudi 27 mars 2025

LE TÉMOIGNAGE ET L'OBSERVATION

 


   Isabella n'est pas particulièrement loquace lorsqu’elle vient se faire masser, aussi fait-elle un effort particulier pour exprimer ce qu’elle ressent. Elle avoue, du bout des lèvres, son souffle court, ses contrariants vertiges, des spasmes nerveux. En s’efforçant de préciser ses malaises, les contradictions apparaissent dans la foulée des paroles qui se bousculent. Elle cherche le mot juste et s’empêtre quand il s’agit d’attribuer un genre à ces noms qui se passeraient bien d’être escortés d’un article brouillant le sens. Pourquoi les mots vue et ouïe sont-ils féminins alors qu’odorat et goût ne le sont pas? Il n’y a pas plus de raisons que neurone et ulcère soient masculins que cuticule et omoplate soient féminines. C’est à en donner une  urticaire carabinée!

  Quelquefois pour définir un symptôme on emploie des expressions courantes ou les mots sont équivoques : J’ai les épaules larges, les jambes molles, le souffle coupé, la peur au ventre. Je me fais de la bile. Pour interpréter un symptôme, il faut le caractériser, le décrire le mieux possible. Il ne suffit pas de dire ça tire, ça pousse, ça chauffe? On a recours à d’autres langages ; la gestuelle, l’expression de l’œil, des intonations graves, gutturales, plaintives. Un terme mal choisi  en cache un autre, un tabou, une interdiction, une prétention, une équivoque sans s’en rendre compte. Les mots travestissent souvent la vérité.

  Quand Isabella me décrit des crampes permanentes, je soupçonne plutôt un malaise intermittent, comme ses nausées passagères qu’elle présente comme une indigestion chronique. Dans la verbalisation des émotions, la précision est rare et les dérapages sont fréquents. La langue a évolué avec la pensée et la réflexion, mais elle a toujours eu de la difficulté à exprimer la quintessence de l'anatomie fonctionnelle. On dirait que, plus une langue est enrichie, plus elle tatillonne, plus elle s’éloigne de la sensibilité vivante.

  Ce n'était pas le cas des civilisations où l'apprentissage était principalement oral. Une langue millénaire comme l'iroquois est très précise quand il s'agit des sens. Les mots sont différents quand on parle de « toucher sa peau » ou toucher la peau d’un animal, toucher avec le doigt ou un outil. Le sens du goût passe aussi par la texture et sa délicatesse s’appliquant à la bouche, la lèvre, la langue ou la gorge.

Heureusement, le corps est spontané. Le visage démontre les émotions du moment. Lorsqu'une de ces émotions surgit, elle suit les voies motrices, sensorielles, végétatives prédéterminées par la physiologie. L'être humain en proie à la colère adopte une expression faciale caractéristique, l'échine raide et la pupille fixe, comme l'animal prêt à mordre. Les défaillances organiques se traduiront par un front plissé, une paupière frétillante, un nez en sueur. Nous pouvons tous distinguer ces signaux universels qui accusent notre joie, notre tristesse ou notre dégoût. Nous avons hérité de ces comportements de génération en génération, jusqu’à nos parents et nos proches qui nous ont attribué à leur tour, selon notre sexe, des caractères émotionnels différents. Ils influent puissamment sur la façon dont nous ressentirons, et surtout exprimerons ultérieurement, nos émotions. 

    Sur la table le corps d’Isabella dit tout. Il veut de l’attention  et réclame le bien-être. Cette sensation est une valeur biologique. La sensation de bien-être est une valeur biologique. C'est à partir de la stabilisation des différentes constantes physiologiques que l'instinct ou l'intelligence du corps éclaire l'intuition nécessaire à répondre à ses propres besoins. Les émotions de base sont des ensembles de réactions à un stimulus particulier. Citons  la gamme classique du plaisir à la douleur en passant par l'indifférence, la tristesse, la peur ou l'euphorie, mais ne perdons pas de vue la plus vigoureuse et nourrissante, "l'étonnement".

jeudi 20 mars 2025

ENTRETIEN SUR SON ENTRETIEN

    Portée par l’onde pure et transparente de la tranquillité, Lisa quitte la table, l’œil brillant et la paupière lourde.  Le sourire bienheureux, elle me fixe du regard pendant que je note sur sa fiche les parties de son corps qui semblait plus sensibles ou plus congestionnées.

Lisa aime venir au dernier rendez-vous de la journée pour profiter du moment après son massage. Pour elle, le mot entretien prend ces deux définitions : se tenir en bon état , et aussi conversation.  Ce n’est pas tant pour prendre le temps de se confier que de philosopher amicalement.

     Lisa : Dire que c’est une de mes patientes qui m’a recommandé à toi! Je dois être la seule médecin qui vient se faire masser.

     Moi : Il y en a bien eu une autre médecin qui est venue et s’est endormie en  cinq minutes trop épuisée pour se détendre.

     Je la comprends un peu. Ce  n’est pas à prendre à la légère Pierre, l’épuisement est une menace réelle. Quand je rentre à ma clinique médicale, j’ai quelquefois l’impression d’entrer à l’usine. Chaque vague de patients crée un ressac de préoccupations professionnelles qui bousculent même nos pensées les plus personnelles.

     Le soi-disant manque de temps est une défilade. Je crois qu’il faut faire l’effort de créer de l’espace pour soi. Par exemple, parmi mes clientes assidues, les infirmières et les enseignantes malgré leurs contraintes de temps, considèrent primordial de penser à elle. Contribuer adéquatement au bien-être des autres, c’est d’abord s’assurer de son propre bien-être.

La lampe illumine le visage de Lisa souriant à cette réplique. Elle ne s’identifie guère aux autres médecins. Elle garde toujours ses distances face à l’industrie médicale. Combien de fois avons-nous discuté par le passé des pièges du business médical, de la prescrivite aiguë, du vaccin de l’heure, de la nouvelle hormone, du nouveau protocole cholestérol, du médicament miracle, etc. Cela fait une douzaine d’années que nous faisons ce petit rituel. Nous avons réglé l’état de santé du monde plusieurs fois.

     Tu sais Lisa, j’ai fait l’expérience dans le passé d’offrir, à trente médecins répartis dans cinq cliniques de mon quartier, un massage gratuit. Personne n’a répondu à cette invitation. J’ai fait la même proposition à trente enseignants dans quatre écoles différentes. Vingt pour cent ont répondu à l’invitation.

     Et à quoi attribues-tu cette différence Pierre?

     Les vestiges d’une hiérarchie sociale qui poussaient certaines professions à se cloisonner dans leur milieu pour soigner leur standing plutôt que leur équilibre personnel. Le médecin occupe sa fonction par sa connaissance théorique. Alors que l’enseignante, par exemple, cultive une relation émotionnelle, une implication constante qui vise la réussite de l’autre.

     Mais, moi aussi, je vise la réussite face à mes patients!

     Hum! Hum! Nous ne sommes pas du tout dans le même état d’esprit! Quand le client revient me voir, c’est qu’il a aimé son massage. Le patient qui revient te voir Lisa suppose l’échec de sa dernière visite. Il vient te voir parce qu’il est encore malade. Moi, tout en réconfortant son corps, j’éveille son potentiel d’autoguérison.

     En tant qu’obstétricienne je ne me sens pas visée parce que tu dis, mais je comprends ton point de vue. Je pense que notre culture universitaire nous  a enseigné à prendre le pouls, sans tenir compte du nôtre, et à nous dérober dans les guides physiologiques et pharmaceutiques. Le système d’assurance- maladie, faussement nommé assurance-santé, fait croire à l’individu qu’il peut réclamer un diagnostic instantané et une ordonnance expéditive et continuer à se soustraire des obligations les plus élémentaires pour écouter son corps. En massage, tu entreprends l’inventaire du corps patiemment pendant plus d’une heure, sans paroles, et pourtant la communication est volubile.

     À propos, mon autre client-médecin m’avouait qu’il observe la règle du douze minutes pour une consultation! Connais-tu la raison?

      Certains patients ne trouvent pas les mots justes pour exprimer leurs malaises ou s’éparpillent dans toutes sortes de considérations extérieures à la médecine. Après quelques minutes, le patient se répète, il faut agir fermement. La plupart n’écoutent pas les signaux de leur corps. Le comble c’est qu’il en font  à leur tête avec la prescription.

Bien callée dans son fauteuil, une lueur d’ironie passe dans les yeux de Lisa.

     Avec toi Pierre, le douze minutes devient presque 120 minutes

     Le piège habituel est de tenter d’intellectualiser ses symptômes. Ton client ou mon patient peuvent sortir complètement du sujet qui les concerne directement.  La plus simple décence  veut  qu’on évite de sortir de son champ de compétence. Tous les  malheurs semblent les accabler.  Certains confessent leur tendance hypocondriaque, leur soi-disant fibromyalgie , le cholestérol des neurones, le diabète mental, l’hypertension capillaire, l’alzheimer prémenstruel, l’acné gastrique, la sciatique galopante et toute l’encyclopédie médicale d’Alfred Hitchcock.

     L’entretien du corps n’est pas une torture et n’entraîne aucune sentence condamnatoire. Au contraire, il fait appel à la conversation de l’esprit et de l’être vers une prise de conscience salutaire.

jeudi 13 mars 2025

GRATITUDE

  Nous ne sommes pas toujours tendres avec notre corps. L’aimer, l’apprécier, le chouchouter ne va pas toujours de soi. La faute à de nombreux facteurs, tantôt extérieurs, tantôt plus intimes. Entre codes de beauté tyranniques, messages négatifs dans l’enfance ou mal-être plus diffus, nous le traitons parfois comme un adversaire, ou bien avec indifférence, alors qu’il est avant tout un compagnon de route. Pourtant, rétablir le dialogue avec notre corps peut guérir bien des blessures. Le corps est votre principal lieu de bien-être. Ce n’est pas tant à votre image que vous paraissez attacher, mais bien à vos sensations. Vous avez sans doute troqué miroir et balance trop exigeants, contre une séance de massage, un mode sensoriel. Vous préférez sans doute miser sur des disciplines alliant le corps et l’esprit, qui, de préférence, vous apportent du plaisir.

  Pour aller plus loin, vous pouvez également lui exprimer de la gratitude. Les bouddhistes proposent des méditations pour remercier chaque organe. Pour découvrir les incroyables capacités qu’il recèle, aventurez-vous sur des terrains moins familiers. Libérez votre énergie ou accédez à d’autres sensations plus spirituelles, avec des pratiques de danse chamanique ou de tantra pour de nouveaux horizons corporels.

  Vous avez appris sans doute au fil du temps à traverser les différentes métamorphoses du corps. Peut-être qu’enfant déjà, on vous a donné les clés de l’estime de soi et encouragé à prendre soin de vos sensations. Aujourd’hui, grâce à ce corps, vous avez appris à vous connaître et à l’investir sur le mode du bien-être et du plaisir. Vous affirmez votre joie de vivre comme un hommage à votre incarnation de chair. Vous ne faites qu’un avec votre corps, il vous rappelle votre lien avec la nature même de l’être et de votre planète.

 

jeudi 6 mars 2025

LECTURE DU VISAGE


   Votre physionomie exprime à tout instant vos sentiments et votre état d’esprit. Les expressions les plus éloquentes se manifestent par le visage. Bien involontairement, notre expression faciale trahira les émotions du moment, notre inquiétude, notre déception, notre dégoût. Si la contrariété se manifeste par le visage, elle est, bien avant tout, d’origine fonctionnelle comme une insuffisance pulmonaire, glandulaire, valvulaire, etc. La couleur et les plis de la peau comme les traits tirés reflètent une faiblesse. Celle-ci sera amplifiée par la nature des contrariétés et l’importance qu’on y accorde. Visages blafard, enflé ou affligé sont des signes qui indiquent des déficiences organiques. Il y a loin, direz-vous, entre une déficience et un trait particulier du visage. Les traits familiaux, pourtant, sont déjà le reflet d’une hérédité organique.

  Nous cherchons souvent à neutraliser ou corriger un œil triste, l’absence de sourire ou une insolente ride. Le navrant fond de teint, les dents trop blanches, les cheveux trop colorés, la peau trop lisse…manifestent, contradictoirement, les mêmes faiblesses. Vieillesse, maladie et fatigue laissent leurs traces malgré les coquetteries visant à les escamoter. L’énergie physiologique exerce une traction sur les muscles du visage. Une baisse de pression ou une respiration restreinte entraînent une carence énergétique et provoquent pâleur de l’épiderme et tension des muscles faciaux.

  Si le corps que l’on masse ne peut mentir, le visage non plus ne peut dissimuler les discordances physiologiques. Le coin interne de l’œil, un menton vigoureux et la barbe forte nous rapportent au Cœur. Le cerne sous les yeux ou une chevelure terne se rapportent au Foie. Il en est ainsi pour le nez démonstratif du Poumon, les oreilles révélatrices du Rein, et les lèvres édifiantes de la Rate.

  Toutes tensions corporelles influencent la fonction circulatoire. Cacher sa peur augmente ses palpitations. Retenir ses émotions amplifie la désorganisation interne. Le tricheur consomme beaucoup d’énergie à dissimuler ses intentions. Cela en fait un modèle de constipation et d’ulcération. Le bluffeur, conscient ou non, dissimulera ses réactions par des gestes masquant les signes d’une émotivité intense, en se frictionnant le front, se massant le menton ou se tirant l’oreille. Toute résistance consciente cherchant à contenir les signes de ces émotions provoque une intensification des tensions.

  Le doigté adéquat pour le massage du visage est facile à acquérir pour qui veut le pratiquer sur soi-même. Pour l’essentiel, il consiste à distendre la peau sous les doigts pour faire circuler le sang et le flux nerveux par des effleurements lents et effectuer des mouvements circulaires sur les points de tensions; ce que tout le monde sait si bien pratiquer en se faisant un shampooing. Il ne faut pas avoir peur de tirer sur l’oreille pour tonifier le muscle temporal et le canal acoustique ou d’enfoncer le bout du pouce sous l’arcade sourcilière et le coin intérieur de l’œil pour tonifier le méridien de la vessie. On peut s’amuser à faire de petits pincements sur les sinus ou à rouler le bout des doigts dans les fosses temporales. Rien ne vous empêche de grimacer en faisant vos manipulations. L’important c’est de réussir à détendre les tensions que vous aurez spontanément repérées. Le masseur doit apprendre à faire le vide mental pour être totalement présent à l’autre.

Aussi, l’épilogue parfait du massage concerne la figure parce qu’il boucle les terminaisons du pôle énergétique positif. Lorsque les contractions physiques de l’ensemble du corps sont désamorcées, il ne reste qu’à effacer les stigmates faciaux.

  Le visage s’égaye lorsque le corps s’épanouit. Il y a bien des chances que la première personne que vous rencontrerez, discerne, par votre expression radieuse, que vous venez de recevoir un sacré bon massage.

samedi 1 mars 2025

ECTOPLASME


   Elle enfila sa tenue de jogging avec violence et alla trimballer sa misère jusqu’au bout du parc pour couiner sa détresse. Puis, tout le corps lâcha. Elle se mit à frémir de la tête aux pieds, sa poitrine déchira dans une complainte. Elle ne voulait pas, elle refusait de décrocher! Se reposer, oui, mais en s’occupant à quelque chose. Y’avait-il quelqu’un dans le monde qui pouvait faire quelque chose pour elle? Elle avait remarqué la petite affiche du masseur en face de l’église. Elle a sonné chez moi, la tête échevelée, une joue bariolée de morve.

***

   Lorsque mes mains se déposent sur son dos, un spasme chasse un gros sanglot. Mon toucher l’interroge. Qui es-tu ? N’as-tu pas, par hasard, besoin d’être entendue, appréciée sans tes prouesses professionnelles, sans l’esprit constamment en alerte, sans nourrir tes chimères? Mes manœuvres exorcisent ces ectoplasmes qui encombrent son corps. C’est qu’ils détestent les massages, les fantômes! Mes mains lentement mais énergiquement débarrassent les toiles d’araignée témoin des émotions séquestrées dans ce corps :

— Tu as de la peine?      — Non.
— Tu as mal?                 — Non, non.
— Que souhaiterais-tu? — Je n’ai besoin de rien, feinte un dernier fantôme.

La carapace commence à fissurer. Ses trapèzes tirent comme des câbles d’acier. Un sanglot s’échappe et puis une brèche s’ouvre pour libérer trente-sept années d’obscures discordances et de frustration. Le vent de mousson provenant de la génération précédente siffle encore sur les branches de son arbre généalogique durement éprouvées par le verglas des hivers de ses jeunes années! Son corps devient transparent. Mes mains portent de plus en plus attention. Son corps comme son cerveau parle un langage précis. Jade Monceau, née le 22 avril 1970, à Pékin. Adopté par des Charlesbourgeois le 14 novembre de la même année. A fait ses études à l’Université Laval, se marie le 24 juillet 2004, se sépare le 9 septembre 2006. Le 7 février 2007, elle obtient le poste convoité d’enseignante à l’université. Depuis cette nomination, le vertige est intenable. Tout cela, elle me le dira après. Pour le moment, mes mains lisent la détresse figée dans ses fibres. Je peux sentir l’enfant qu’elle a été. Je devrais dire, l’oiseau domestique qu’elle a été. Cette fillette qui déployait toute son imagination pour s'intégrer, sentir tangiblement l’estime des autres et d’elle-même. Pourquoi pas dans les bras de quelqu’un? Elle voulait être touchée. N’y avait-il pas cette dichotomie dans une famille apparemment affectueuse? Les cajoleries étaient un trompe-cœur, comme se faire des chatouilles pour imiter la joie de vivre. En réalité, la mère se cantonnait dans sa boutique et le père débonnaire était absent des moments essentiels de la journée. En vieillissant elle s’imaginait enfin méritée cette tendresse profonde et sincère, mais les navrantes cajoleries de ses soupirants cabotins, qui aimaient bien la petite bête exotique, la rebutèrent. Elle s’était inconsciemment conformée aux désirs de ses parents adoptifs. — N’es-tu pas reconnaissante ? Nous voulons être fiers de toi, la famille c’est important.

  Elle était parfaite au travail, parfaite au cours de peinture, parfaite au ménage, parfaite à la course à pied. Une perfection incurable qui ne convergeait vers aucun de ses rêves. Son corps suffoquait sous ses ectoplasmes. Toujours, l’angoisse de décevoir.

Pendant que je masse en douceur la nuque de Jade, elle se délasse sur la table. Une dernière brèche s’ouvre au gré des cascades d’émotion. Apparaît cette douce vague de chaleur. L’instant présent. Elle vit totalement son massage. Sa respiration me dit qu’elle est bien en contact avec elle-même. Pour la première fois de sa vie, elle est au bon endroit, au bon moment.

jeudi 20 février 2025

CES DÉCEVANTS MASSAGES DE VACANCES


 

  De retour de vacances, certaines de mes clientes rappliquent courbatues et souvent tourmentées par leur aventure dans des centres de santé. C’est le cas d’Ana qui aujourd’hui veut son massage Heza pour effacer sa mésaventure. Elle me raconte son exaspérante journée au supposé luxueux spa nordique. Un décor design, une ambiance sans âme aux effluves empruntés où la musique presque mortuaire cherche à enterrer le grésillement des insectrons. Autour de la piscine, chaque patiente emplâtrer dans son peignoir griffé est affectée à sa chaise longue. Une pluie fine vient taquiner leur crâne et brasser leurs méninges avant de se faire brasser dans le jacuzzi. 

  Pour fuir l’ambiance fabriquée, Ana commit l’impair d’aller se faire masser. Une dame l'a reçu tout attentionnée, tout sourire, lui proposant de réviser son forfait déjà coûteux pour accéder à un massage longue durée. On lui attribua un numéro de loge où l’attente serait de quelques minutes…de très longues minutes.

Ana ne peut s’empêcher d’interpréter la scène avec emphase.

                Vous auriez dû me voir la mine déconfite quand j’ai vu arriver dans la salle de massage le masseur avec un air de jésuite en gougounes, attifé d’un pistolet d’huile sainte à la ceinture! Du coup, l’ambiance de sanatorium s’est métamorphosée en columbarium. Ce freluquet jouant au gars cool me souhaita la bienvenue au paradis. Vous imaginez la comédie, moi comme un agneau sur l’autel du sacrifice et lui le pasteur nomade cherchant à me mettre en confiance. J’eus la sensation désagréable qu’il me prenait pour une pâte à tarte en me pétrissant de son futile bavardage faussement cordial. Ses mains se sont bornées à une corvée expéditrice sans aucune qualité d’écoute.

Catherine, une autre de mes clientes, n’a pas été plus chanceuse à son spa Nature-Santé. Elle aussi ne pouvait s’empêcher de témoigner avec  ironie de  son  frivole traitement.

              Frustré, me dites-vous, mais je suis fru à la puissance dix. La madame voulait me mettre  des petites roches dans le dos pour enlever mes bobos. Réveille madame! Je n’ai pas payé 300 dollars pour qu’on joue au petit Poucet sur ma colonne vertébrale. Ben non, elle en rajoute : un bain au chocolat pour vous gâter?  Ah ça!...Pour tout gâter, j’en étais convaincu. Il n’était pas question que je fasse les frais de fantaisistes attardés. J’avais cette étrange impression d’être dans le pavillon des mabouls, avec dans un coin, une bécasse qui faisandait dans un costume du bonhomme Michelin pour drainer sa lymphe et dans l’autre une lilliputienne macérant dans une gibelotte minérale enveloppée comme une guédille. À voir le troupeau de momies dans le pacage, on devrait baptiser ce genre d’endroit un Spationnement. Vivement quelqu’un d’attentif à ma personne distincte, vivement mon masseur à moi!

Ils ne mâchent pas leurs mots les gens qui vous racontent leurs mésaventures, surtout quand ils ont  puisé dans leurs économies et souhaitaient consacrer un temps précieux à leur bien-être. Je ne peux m’empêcher de vous citer le cas de Gilles et Amina qui se sont accordés une escapade à l’ashram. Gilles avait promis à Amina un petit week-end lumineux.

             Ouais ben,  c’est important de la trouver la lumière à 5 heures du matin quand tu veux aller pisser. Notre cubicule est à l’opposé des cabinets d’aisances du dortoir. La matinale cloche sacrée t’invite avec instance : grouille ma Vishnouille, ça braille déjà dans la salle de prières. Cela donne la nausée ces bouquets d’encens au petit matin. Un genre de comptoir ressemblant à un bar à salade est rempli de statuettes des divinités en accoutrements de marionnettes. Le baragouinage qu’on entend donne l’impression que personne ne récite la même prière. En fait personne ne sait le sens des mots de cette langue et l’interminable litanie a un effet soporifique.

     Je ne suis pas la seule à cogner des clous. C’est encourageant de voir les maîtres canaries drapés, échapper aussi leur tête entre deux jérémiades. J’avais vraiment mal au coeur. Je suis sorti du fumoir au patchouli. Le week-end a duré un jour finalement. J’avais pourtant réservé une séance de massage. Le local était une arrière-boutique avec des étagères poussiéreuses chargées de statuettes, de boîtes d’encens et des piles de livres à cinq sous. On aurait dit des livres à colorer sur Krishna, Mowgli et Gandhi. Une couverture et un coussin chiffonnés reposaient sur le plancher. Une bizarre odeur de yogi préhistorique collait aux narines. La nausée m’a repris. Je me suis enfuie. J’ai encore plus de tensions que jamais.

C’est souvent flatteur de les entendre réclamer un massage de mes mains expertes, selon eux. Je pourrais vous raconter plusieurs autres témoignages du genre et je tente souvent de rassurer les gens qui me font ce type de témoignages. Toute expérience est enrichissante comme tout genre de massage a un intérêt. Mais il est clair que les massages avec accessoires comme les massages aux rites incantatoires sont des divertissements, tout au plus. L’effet positif qu’il provoque, c’est de m’assurer la fidélité de ma clientèle aux prochaines vacances.

 

vendredi 14 février 2025

ITINÉRAIRE D'UNE BRANCHÉE

   Maude avait un look branché. Elle était branchée à tout, la mode, la musique, le web et le maximum d'événements in. Comme toutes les hyperbranchées, elle était débranchée d’elle-même. Les sensations fortes avaient enfoui sa sensibilité. Est-ce pour cela qu'elle n'avait pas senti les signaux avant-coureurs? Elle éprouvait un certain malaise à la tête et quelques fois des étourdissements l'empêchaient de se concentrer. L'entreprise où elle était technicienne en multimédia, lui reprochait de plus en plus ses étourderies, jusqu'au jour où l'effacement d'un fichier informatique eut des conséquences déplorables. Son patron avait exigé qu'elle passe un bilan de santé. Le diagnostic avait révélé, je résume la chose ainsi, une dégénérescence de certaines structures du cerveau.

  Maude devint de plus en plus dépendante physiquement.  Ses proches durent impérativement la soutenir pour lui permettre une qualité de vie convenable. Paradoxalement, son compagnon n’y voyant qu’un comportement brouillon la quitta pour continuer à vaquer à ses activités branchées.  Les visites, de ses copines de plus en plus perplexes, s’espacèrent. La famille commença à trouver la situation difficile et sa mère Alice ressentait une désespérante impuissance. De la voir ainsi, enfoncée dans un silence contemplatif, lui faisait penser à ses voyages de jeunesse, immobile sur un siège d'avion ou sur une banquette de train.  Elle occupait son cerveau pendant que son corps immobilisé se résignait aux longs trajets. Alice trompait les tourbillons de l’esprit en rêvant à son prochain massage. Peut-être que Maude apprécierait une séance.

  À la première visite, Alice doit aider sa fille à s'installer sur la table.  Maude  est blême, les cheveux en broussailles et les yeux hagards. Ces gestes sont lents. Elle glisse son doigt sous l'élastique de sa couche et tire dessus, signifiant vouloir l'enlever. La prochaine fois, réplique sa mère, le "voyage" doit être confortable.  Maude répète, l’œil hagard, voyage, voyage. Une sonnerie de portable retentit. Maude traîne son téléphone programmé pour lui rappeler ces rendez-vous, la prise de ses médicaments et les tâches quotidiennes les plus élémentaires. C’est grâce aux services d’une équipe de recherche de l’université de Sherbrooke intéressé à son cas qu’elle utilise cette ressource pour la surveillance médicale, comme on le fait  pour certains patients souffrant d'Alzheimer.

  Le corps de Maude ne semble pas avoir de motivation. Sa tête va au ralenti et son corps est stagnant. Même le stimulus le plus faible risque de produire une réaction dans la mémoire du corps. Le contact de ma main éveillera inévitablement une sensation.

  Maude est allongée sur le dos et mes mains mobilisent son épaule gauche. La pression est ferme et mes doigts décongestionnent la région claviculaire par des tapotages subtils. Le côté gauche est à ce point tendu, que le corps est courbé vers ce côté. S'agirait-il du rein?           Cela expliquerait ces agissements lents comme une personne extrêmement fatiguée. Ces doigts remuent constamment, c'est donc dire que le système nerveux est concerné. Soudain, elle prononce mon nom et celui de l'école où j'allais au Japon! Étrange! Que se passe-t-il? Son regard vigilant m'indique que sa tête cherche à participer. Elle vient de lire un diplôme accroché au mur. Cela signifie-t-il qu'elle me fait connaître ce que ces yeux captent au passage, ce qu'elle identifie. J'interprète, en considérant plusieurs autres facteurs, que son corps est content d'être là et qu'aucune préoccupation n'encombre sa tête. Et puis, après quelques battements de paupières, ces yeux ferment. Les bras croisés sur sa poitrine, elle semble dans une douce léthargie, on la croirait installée dans une navette spatiale. Le contact apaisant diminue sa pression et sa respiration profonde réclame une énergie fraîche.

  Je l'aide à descendre de la table et à se rhabiller. Elle me dit qu'elle aime la couleur de son chandail, et qu'elle a la vessie pleine. Je lui indique la salle de toilette. Elle y passe de longues minutes à examiner les boutons de la laveuse et de la sécheuse. Elle inspecte chaque interrupteur sur le mur et comme j'entends les cliquetis, je lui demande si elle a besoin d'aide. Elle trouve ma question étrange. Alice va la chercher et la ramène à la salle de massage où elle l’aide à s’asseoir pour qu'elle puisse se concentrer à attacher ses chaussures dans un délai raisonnable.

  Avant de quitter le studio. Maude se retourne comme si elle avait oublié quelque chose d'important. Elle prend une grande respiration et me dit: merci, Pierre, avec un petit signe de la main et un regard perçant. Il me semble avoir compris : je souhaite revenir au plus vite, me brancher sur votre table.

  Sa mère me dira plus tard que Maude a passé le balai partout dans la maison. Elle ne l'avait jamais vu faire ça, de plus, avec autant de minutie. Son téléphone a sonné, indiquant la suite de l'itinéraire. Passer le balai, concernait-il déjà une manière de s'organiser, de revenir à l’instant présent, ou de rêver au prochain voyage?